• Qu’est-ce qu’un écrivain ?

    Vous voulez écrire, mais vous ne le faites pas. Ou bien vous commencez, mais vous ne pouvez pas vous résoudre à aller jusqu’au bout, abandonnant des douzaines d’articles ou d’histoires prometteuses à des phases variées d’inachèvement. Ou bien alors vous terminez, mais vous n’arrivez pas tout à fait à vous décider à mettre ces pages dans une enveloppe et les déposer dans une boîte à lettres. Votre famille, vos amis, ou votre groupe de critique disent que votre travail est merveilleux. Alors qu’est-ce qui vous retient ?

    Ce scénario est loin d’être rare. Ce n’est pas la même chose que la maladie redoutée que l’on appelle le "syndrome de la page blanche" ou "blocage de l’écrivain". Il s’agit plutôt du "blocage de l’envoyeur" et j’ai connu beaucoup d’excellents écrivains qui en souffraient. Ils produisent un travail de qualité - nouvelles, romans, articles - et reçoivent des compliments bien mérités de la part de leurs pairs dans les groupes de critique, et pourtant ils reculent à la pensée de réellement envoyer ce travail sur le marché.

    Ironiquement, ce syndrome diminue rarement les ignorants, qui continuent volontiers de soumettre des nouvelles de 40 pages en interligne simple et à la grammaire exotique. Et c’est là qu’est la clé : un écrivain doit atteindre un certain degré de compétence avant qu’il ou elle ne puisse commencer à remettre en question cette aptitude. Et les questions d’aptitude se trouvent au coeur du "blocage de l’envoyeur".

    La question "suis-je assez bon ?" tourmente quasiment chaque écrivain, des débutants aux auteurs établis. Les novices la trouvent particulièrement difficile, parce qu’ils ont moins "d’informations extérieures" sur lesquelles baser leur réponse. Mais même lorsque vous avez vendu plusieurs de vos écrits, vous pouvez être anxieux si vous essayez de vous lancer dans un domaine différent ou un marché qui paie mieux, ou de passer de l’écriture non-romanesque à l’écriture de création ou de textes courts à des manuscrits de la taille d’un livre.

    Ce serait simple d’écarter cela comme étant la conséquence d’un "manque de confiance en soi". Toutefois, si le problème était là, le "blocage de l’envoyeur" n’affecterait jamais les écrivains qui ont une opinion d’eux-même relativement bonne — c’est pourtant le cas. Je pense qu’un autre facteur est impliqué : le problème de "l’image".

    Quand on prononce les mots "Je veux devenir écrivain", on a automatiquement une image de ce qu’un écrivain est. Souvent, cette image est plus visuelle que verbale. Certains "voient" l’écrivain comme une personne studieuse et professorale tapotant un clavier dans une pièce remplie de livres ; d’autres le "voient" comme l’auteur très soigné et sûr de lui pontifiant lors d’un important débat télévisé. Quoi que l’on "voit" quand on pense à un "vrai" écrivain, toutefois, le problème est que bien trop souvent, on ne se voit pas soi-même.

    Si votre "portrait d’écrivain" intérieur ne correspond pas à ce que vous voyez dans le miroir, vous doutez de votre capacité à "devenir" ce que vous imaginez être un écrivain. Cette inquiétude est souvent alimentée par des interviews d’auteurs à succès dont les habitudes de travail, l’expérience, et, oui, l’apparence aussi, ont très peu de points communs avec les nôtres. Si nous ne sommes pas à la hauteur, comment nos manuscrits pourraient l’être ?

    Ce dont nous avons besoin, c’est de sainement faire éclater ces mythes. Sortons quelques-unes de ces images de notre placard mental et voyons comment elles résistent à la lumière de la réalité !

    Les Mythes du "Vrai Écrivain"

    Avec un peu d’optimisme, vous avez déjà mis de côté la notion qu’un "vrai écrivain" est payé à la brouette. Mais qu’en est-il de ces autres choses que l’on a été amené à croire à propos des vrais écrivains, grands noms et couronnés de succès ?

    1) Les vrais écrivains sont organisés. Cette image est trompeuse, parce que pour la plupart d’entre nous, visualiser "organisé" revient à voir "soigné", "propre". Un écrivain organisé, imagine-t’on, aurait ses projets classés dans des dossiers bien rangés, étiquetés et référencés, avec des tableaux pour garder le fil de ses travaux en cours. Le bureau d’un tel écrivain n’aurait rien à voir avec le nôtre, avec des papiers et des dossiers éparpillés partout, et les notes de notre dernière entrevue téléphonique griffonnées sur un bout de prospectus. Mais est-ce qu’un tel bureau signifie vraiment que vous êtes désorganisé ? Il y a de grandes chances pour que la réponse soit non. Si vous pouvez mettre la main sur le dossier dont vous avez besoin, ou lire ces notes griffonnées quand il est temps de taper l’entrevue, peut-être que vous n’avez pas besoin de classeurs rangés par code-couleur. Ce n’est pas le soin qui compte dans l’organisation, mais ce qui fonctionne le mieux pour un individu. Et quelle que soit la pagaille qui règne sur votre bureau, quelque part il y a un grand auteur à succès dont l’espace de travail a une allure bien pire que le vôtre.

    2) Les vrais écrivains sont des intellectuels. Beaucoup d’entre nous chérissent l’image de l’écrivain érudit, des lunettes épaisses comme un fond de bouteille perchées sur un nez tâché d’encre, entouré d’une multitude d’étagères remplies de livres ésotériques. En réalité, un très grand nombre d’auteurs qui réussissent bien (et sont extrêmement bien payés) n’ont jamais été diplômés du supérieur (et ne parlons même pas des formations universitaires sur l’écriture). Certains des auteurs les plus respectés du monde ont travaillé sur des bateaux à vapeur, combattu sur des rings, balayé des sols, ou lavé des plats. Beaucoup n’ont pas eu l’opportunité de faire des études supérieures, à cause de la pauvreté ou parce que de telles portes étaient fermées à leur race ou à leur sexe. Le pouvoir de leurs mots ne vient pas de la tour d’ivoire du monde universitaire, mais des allées sales de la vie. Alors ne vous inquiétez pas de savoir si vous avez suivi les bons "cours" pour devenir un écrivain à succès ; aussi minime qu’ait été votre instruction, vous trouverez un grand écrivain qui en a reçu encore moins.

    3) Les vrais écrivains ont vécu des quantités d’expériences intenses, requérant du courage et marquant un tournant dans leur vie. C’est vrai, Ernest Hemingway a pas mal voyagé. Mais tous les écrivains d’action n’ont pas été dans l’arène ou lutté contre un marlin en pleine mer. De même, un écrivain ne doit pas nécessairement souffrir de la tragédie, perte, dépression, rejet (à l’exclusion des lettres de refus), ou "leçons de vie" similaires pour être à même d’écrire sur l’expérience humaine. Quelle que soit votre "condition", vous trouverez quelque chose dans votre expérience qui résonne avec les autres. La clé est de reconnaître ces expériences et leçons qui ont fait une différence dans votre vie — même si vous n’avez pas fait le tour du monde à la voile ou gagné votre vie en balayant des sols.

    4) Les vrais écrivains ne sont pas comme les autres. Parfois, ce mythe est une façon aseptisée de dire que les vrais écrivains sont un peu fous, ou trouvent leur meilleure inspiration à l’aide de substances réglementées. Un bon moyen de dissiper la seconde partie de ce mythe est simplement d’écrire quelque chose éméché et de le lire une fois sobre. En ce qui concerne le reste, les "vrais" écrivains sont pratiquement des gens comme les autres : ils veulent payer leurs factures, dîner dans un bon restaurant de temps en temps, et permettre à leurs enfants de faire des études. Mais ce mythe a aussi un noyau de vérité : les écrivains ne sont pas comme tout le monde. Combien de vos amis, collègues, camarades de classe, et membres de la famille comprennent votre passion pour les mots ? Combien d’entre eux seraient prêts à abandonner un travail à plein temps et des congés payés pour l’incertitude de la vie d’écrivain ? Si vous avez décidé que votre amour des mots l’emportait sur le film du soir ou même un salaire régulier, vous remplissez déjà ce critère : vous n’êtes pas comme tout le monde (et qui sait, peut-être que vous êtes un peu fou !). Mais vous êtes comme beaucoup de grands écrivains qui ont fait les même choix.

    5) Les vrais écrivains sont sûrs d’eux. Certains le sont. D’autres non. Mais si vous êtes "bloqué" dans l’envoi de ce roman à un éditeur parce que vous ne pouvez pas vous imaginer chez Oprah [1], détendez-vous et achetez quelques timbres. Même si votre livre est accepté, Oprah n’aura pas de copies des épreuves ou votre numéro de téléphone avant un an ou deux. Entre-temps, vous découvrirez peut-être que vous avez ce qu’il faut pour faire un bref exposé à votre club local d’écriture, ou vous connecter pour participer à un chat d’auteur, ou accepter une invitation pour parler à une conférence. Et avant de vous en rendre compte, quand Oprah appellera, vous serez prêt à considérer l’offre — parce que vous aurez découvert que le trac n’est pas mortel, et que vous avez vraiment quelque chose à dire, même si (comme beaucoup de "vrais" écrivains) vous devez boire une bouteille de Pepto-Bismol [2] avant d’être capable de le dire !

    6) Les vrais écrivains sont déterminés. Voilà un des mythes les plus collants qui soient. Si vous étiez "déterminé", rien ne vous empêcherait de finir ce roman, cette nouvelle, cet article. Le fait que ce ne soit pas le cas signifie sûrement que vous ne vous intéressez pas assez à l’écriture pour en faire votre priorité absolue. La simple vérité est que la plupart des gens ont de multiples priorités, et souvent l’écriture n’est pas la première. Il y a de fortes chances pour que vous n’alliez pas divorcer ou placer vos enfants en famille d’accueil (aussi attrayantes que ces options puissent parfois sembler) juste pour avoir plus de temps d’écriture — ou quitter votre travail et manger dans des bennes à ordures pendant que vous finissez votre premier roman. Seuls les personnages mythiques peuvent se permettre de se focaliser sur un but unique et dévorant, ils n’ont pas de courses à faire, de vêtements à laver ou de voiture à vidanger. Les auteurs à succès, de leur côté, sont simplement des gens qui ont appris à ajouter l’écriture dans l’exercice d’équilibre complexe de la vie.

    7) Les vrais écrivains écrivent tous les jours. Vous avez lu ce conseil dans tous les magazines d’écriture, donc il doit être vrai, non ? Les vrais écrivains consacrent un certain nombre d’heures quotidiennes à l’écriture, ou bien ne s’arrêtent pas avant d’avoir achevé un certain nombre de pages. Si vous n’écrivez pas tous les jours, votre muscle de l’écriture va devenir "mou". Si vous n’écrivez pas aujourd’hui, ce sera plus difficile d’écrire demain, et presque impossible le jour suivant. Ou c’est ce qu’on vous a dit. Hélas, je ne me souviens pas de l’endroit où j’ai lu un article qui perforait admirablement ce mythe, donc je vais paraphraser : les médecins voient-ils des patients tous les jours ? Les sculpteurs sculptent-ils tous les jours ? Les pasteurs prêchent-ils tous les jours ? Non ! Les gens avec un métier ordinaire ne "travaillent" pas tous les jours, et les écrivains non plus. En effet, si on ne prend pas le temps de se détendre, se rafraîchir, se promener et d’interagir avec le monde en dehors de nos claviers, il y a de grandes chances que nous perdions notre aptitude à rester "original", en temps qu’écrivain — sans parler du fait que nous ne trouverions pas beaucoup de sujets sur lesquels écrire ! Cela ne signifie pas qu’un planning d’écriture régulier n’est pas important ; ça l’est. Mais un planning de "vie" régulier est important aussi. Si vous tentez d’écrire tous les jours juste parce que vous pensez que vous devez le faire, l’écriture deviendra bientôt une corvée morne, vide de passion ou d’inspiration.

    Il y a, bien sûr, de vrais écrivains qui écrivent tous les jours, de vrais écrivains bardés de diplômes supérieurs, de vrais écrivains dont la prose dérive des tourments de l’expérience de la vie, et de vrais écrivains qui n’auraient pas la moindre crampe d’estomac à l’idée d’être invité chez Oprah. Il y en a aussi des dizaines de milliers d’autres, une variété infinie de "modèles" parmi lesquels choisir. Par conséquent, la prochaine fois que vous vous retrouvez à vous demander à quoi ressemble un "vrai" écrivain, n’attrapez pas un magazine sur l’écriture. A la place, allez regarder dans votre miroir. Ensuite, terminez votre histoire et mettez-la dans le courrier.

     

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